mercredi 4 février 2009

Petit traité sur l'art de vivre avec trop de livres


"Des bibliothèques pleines de fantômes" Jacques Bonnet. Essai. Editions Denoël, 2008.





Il existe de nos jours de nombreuses manières de vivre des expériences extrêmes. On peut franchir le Cap Horn en pédalo, faire l'ascension de l'Everest avec des tongues aux pieds, lire l'intégrale des œuvres de Barbara Cartland ou encore regarder un épisode de « Plus belle la vie » sans se retrouver en état de mort cérébrale.
Une de ces expériences extrêmes – de moins en moins pratiquée, il faut le dire – est celle de vivre entouré de milliers – voire de dizaines de milliers – de livres. Cette aventure humaine, Jacques Bonnet la vit depuis de nombreuses années et c'est cette expérience qu'il raconte dans cet excellent ouvrage.

Ce petit traité sur l'art de vivre avec trop de livres nous fait partager les joies mais aussi les affres ressenties par tout bibliomane ayant consenti pour le meilleur et pour le pire à vivre au milieu d'une multitude de ces parallélépipèdes de papier et de carton qui finissent par encombrer chaque pièce d'habitation, envahissant parfois – ce fut le cas pour Jacques Bonnet – jusqu'à la cuisine et à la salle de bains.

Comment faut-il s'organiser pour coexister avec ces innombrables ouvrages ? Et surtout, comment s'organiser pour les faire coexister les uns avec les autres ? Faut-il les ranger au hasard ou tenter de les classer ? Mais comment les classer ? Par sujets ? Par éditeurs ? Par époques ou par zones géographiques ? Par formats, par couleurs ? Par genres littéraires, par ordre alphabétique ? Le problème est vaste et reste à ce jour irrésolu.

Au delà de cet aspect pratique, Jacques Bonnet s'interroge sur le pourquoi et comment lire ? Quel étrange destin pousse certains êtres humains à s'entourer d'une citadelle de livres ? Simple curiosité ou désir compulsif d'appréhender à travers l'écrit la finalité du monde et l'extraordinaire complexité de la condition humaine ?
Ici, l'auteur émet une distinction entre deux catégories regroupées sous le même terme de « bibliomanes » : les collectionneurs et les lecteurs acharnés. Des collectionneurs, il nous en parle brièvement, décrivant ces personnages en quête d'éditions rares, tentant de rassembler, par exemple au cours de leur vie toutes les éditions connues d'un même ouvrage, ou alors s'acharnant à réunir tous ceux portant sur une époque, un fait ou un auteur précis.
Jacques Bonnet, quant à lui, appartient à la deuxième catégorie, les lecteurs compulsifs, les entasseurs, ceux qui amassent tout et n'importe quoi, accordant plus de valeur au contenu des livres qu'à leur contenant ou à leur valeur sur le marché de l'occasion. Ces lecteurs s'éparpillent en effet vers de multiples centres d'intérêt suscités par les sujets ou les contextes propres aux ouvrages qu'ils lisent, et qui les dirigent ainsi vers de nouvelles explorations littéraires, à la manière du célèbre jeu du « Chemin de Fer – Fer à Cheval – Cheval de Course – Course à Pied... »

Vient ensuite la question du « Comment lire ? » Assis? Allongé? Chez soi ? À la terrasse d'un café? En train ? En avion ? Dans la solitude ou au milieu de l'agitation d'une foule bourdonnante ? Faut-il annoter ses propres réflexions dans les marges ?
Et qu'en est-il de ces notes lorsqu'on les retrouve vingt ans plus tard en rouvrant un ouvrage longtemps laissé de côté ? Aurions-nous souligné le même passage de cet auteur ? Pourquoi avoir réagi alors sur telle ou telle phrase qui nous semble aujourd'hui anodine alors que tel autre passage, qui nous paraît aujourd'hui d'une importance capitale, n'avait, semble-t-il, pas attiré notre attention ? En cela, le lecteur et son livre sont comme le fleuve d'Héraclite, ils ne sont jamais deux fois les mêmes. Bien sûr le livre reste identique à ce qu'il était lorsque nous l'avons lu de nombreuses années auparavant – mêmes phrases, même nombre de pages, mêmes mots – mais notre perception de celui-ci peut avoir tellement changé qu'il peut nous apparaître alors comme totalement différent de l'image qui nous en était restée lorsque nous l'avions lu autrefois. Notre subjectivité fait alors de ce livre autre chose que ce que nous avions gardé en mémoire, une sorte de double qui diffère cependant de l'original par d'infimes détails jusqu'alors non décelés et par des implications ou références qui nous avaient échappées lors d'une première lecture.
C'est ce qui fait qu'un bibliomane ne se sépare pas de ses livres, il les garde en vue d'une possible relecture qui lui permettra de découvrir au détour d'un ouvrage des perspectives jusqu'alors insoupçonnées. Jacques Bonnet avoue à ce propos n'avoir jamais lu un livre qui ne lui ait fait découvrir au moins une chose digne d'intérêt (mais il n'a peut-être jamais lu Guillaume Musso ou Marc Lévy).

C'est ainsi qu'au fil des années les livres s'entassent par centaines puis par milliers sur des rayonnages de plus en plus envahissants et c'est ainsi que se crée petit à petit un univers en réduction, un univers à l'image du lecteur qui en est le centre mais aussi la périphérie.
Car la bibliothèque, par une mystérieuse alchimie, finit par acquérir sa propre vie, indépendante et imprévisible. En son sein évoluent des fantômes et la nuit l'on peut entendre murmurer entre eux Anna Karénine et le capitaine Achab, Don Quichotte et Long John Silver, Fabrice del Dongo et le Vicomte de Valmont...

Carl Spitzweg (1808-1885) "Le rat de bibliothèque"



15 commentaires:

Malorie a dit…

Cet essai à l'air très intéressant et enrichissant pour tout lecteur compulsif... Je pense qu'il va venir allonger ma PAL. Merci, cher Biblio'.

Jules a dit…

Tu es choyé, voilà un livre juste pour toi!! ;) Il est déjà sr la liste d'achat...

Daniel Fattore a dit…

Voilà un truc que je pourrais aimer! Merci du tuyau.

Dans le genre, vous avez peut-être aussi lu "Une histoire de la lecture" d'Alberto Manguel...?

Pascal a dit…

Oui, bien sûr, excellent ouvrage d'Alberto Manguel.
Sinon, dans le même genre il y a aussi "Bouquiner" d'Annie François.

Les tourneurs de page a dit…

Je les mets par auteurs: quand j'ai tous les livres d'un auteur que j'aime, et les autres à la va comme je te pousse, un à la suite de l'autre ... et depuis que j'ai un blogue un rangée spéciale pour ceux que je n'ai pas encore lus, voilà

Leiloona a dit…

Je l'ai lu il y a quelques semaines et j'ai trouvé que l'auteur s'embourbait dans les citations. Au final, je n'ai pas appris grand chose...

Anonyme a dit…

Cela fait plusieurs fois que je lis des billets sur ce livre... J'irai peut-être bien l'emprunter à la bibli pour le lire à mon tour...
Ca m'inquiète que tu fasses un lien avec "Bouquiner" d'Annie François, qui dans mon souvenir était plaisant à lire mais assez convenu.

Pascal a dit…

Il y a quelques points communs avec "Bouquiner" mais la ressemblance s'arrête là. Le livre de Jacques Bonnet est quand même beaucoup plus riche et le ton en est assez différent.

Dominique a dit…

J'ai trouvé ce livre très bon, et puis on ressort avec une série de titres à lire, un petit livre que j'ai offert autour de moi

Franck Bellucci a dit…

Comment donc un bibliomane aussi averti pouvait-il ne pas rendre compte de cet ouvrage ? Quoi qu'il en soit, l'ouvrage en question me semble aborder des questions qui me taraudent depuis bien longtemps... surtout celle, ô combien délicate, de la stratégie à adopter pour que les livres qui envahissent mon territoire, le conquièrent, le colonisent (quel plaisir masochiste que de les voir ainsi grapiller de jour en jour mon espace vital !) n'en arrivent pas à m'ensevelir définitivement. Mais quel belle mort qu'une noyade dans les livres, non ?

Franck Bellucci a dit…

Bien sûr, dans mon précédent message, il faut lire "quelle (et non quel) belle mort"...

Karine :) a dit…

C'Est fou avec ce livre, plusieurs ont adoré et d'autres vriament, vraiment détesté! N'empêche, je suis curieuse et je finirai certainement par le feuilleter, même si mes bouquins n'ont pas encore envahi ma cuisine!!

kali a dit…

Merci pour ta réponse :-) *le commentaire anonyme est de moi, truffe que je suis qui n'ai pas pensé à m'enregistrer*

Anonyme a dit…

Trop de livres? Je ne comprends pas le sens de cette expression... sauf si c'est trop par rapport à l'espace vital bien sûr.
Une bibliothèque, c'est le passé et l'avenir mêlés dans un grand sommeil: les livres qu'on a lus, aimés et puis tous les autres, les achetés, les offerts, les empruntés, les trouvés .. enfin ceux qui attendent leur tour d'être lus! Le présent ne cohabite pas ou peu dans les bibliothèques, les livres qui s'y conjuguent sont partout ailleurs: table de chevet, sac à main.. enfin ils vivent !
Marie

Pascal a dit…

Marie :Trop de livres par rapport à l'espace vital bien sûr !