dimanche 13 juillet 2008

Une fête au centre du vide







"Le théorème d'Almodóvar" Antoni Casas Ros. Roman. Gallimard, 2008.




« Le théorème d'Almodóvar », premier roman d'Antoni Casas Ros, relève du genre littéraire connu sous l'appellation d' « autofiction » puisque le narrateur et personnage central du récit y est en effet Antoni Casas Ros lui-même.
Évoluant donc dans ce domaine de l'autofiction, le lecteur fait ici la connaissance d'un Antoni Casas Ros, jeune mathématicien défiguré suite à un accident de la route qui a coûté la vie à sa petite amie.
Depuis lors, Casas Ros vit sa solitude au coeur des grandes villes méditerranéennes : Barcelone, Nice, Naples...villes où il s'installe quelques temps avant de reprendre son errance.

Quand débute son récit, Casas Ros vit à Gênes, il donne par internet des cours particuliers à des élèves qui ne verront jamais le visage « cubiste » de leur professeur. Seul, il vit au milieu de ses livres et projette d'écrire le récit de sa vie.

« Depuis quinze ans, personne ne m'a vu. Pour avoir une vie, il faut un visage. Un accident a détruit le mien et tout s'est arrêté une nuit, à vingt ans. Ma première rencontre avec Newton. Depuis, j'ai lu avec passion, je n'avais pas grand-chose d'autre à faire. De la Vita Nova aux Détectives sauvages, aucun écrit autobiographique ne m'a échappé. Ils représentent une part importante de ma bibliothèque envahie par le roman latino-américain, espagnol, catalan. Je n'ai rien contre les poètes. Je voue à Juarroz une dévotion totale. J'ai beaucoup rêvé d'écrire depuis quelques années, comme si je voulais m'intercaler entre deux livres de ma bibliothèque, Casanova et Celan, mais une superstition m'en a empêché. Un homme sans visage est un pronom indéfini.
Une autobiographie semble être le récit d'une vie bien remplie. Une succession d'actes. Les déplacements d'un corps dans l'espace-temps. Aventures, méfaits, joies, souffrances et fin. Ma vraie vie commence par une fin. Vingt ans ne comptent pas lorsqu'on ignore que tout va s'arrêter là. Pourtant je n'ai pas l'intention d'écrire un premier roman pour faire le récit de mes amours, de mes angoisses inconsistantes, de mon agitation, de mes nuits d'ivresse. Autant lire la vie de Jackson Pollock ou celle de Newton. J'écris uniquement pour comprendre comment une autre fête peut se trouver au centre de l'espace vide. »

Alors Casas Ros va revenir sur les étapes de sa vie, celle d'avant l'accident d'abord, ses années de lycée mais aussi le tiraillement subi entre une mère italienne gauchiste, et un père catalan au passé franquiste.
Puis ce sera sa rencontre fantasmée, après l'accident, avec le cinéaste Pedro Almodóvar avec qui il projettera l'écriture d'un scénario en vue de réaliser un long-métrage relatant l'expérience de sa vie.
Ce sera aussi la rencontre avec Lisa, un jeune transsexuel grâce à qui Casas Ros va retrouver un visage et une identité, redevenir un être palpable et non plus ce fantôme désincarné qui erre la nuit en dissimulant son visage ravagé.

« Il est deux heures du matin, les rues appartiennent à ceux qui hantent les lieux de plaisir et de solitude. C'est l'heure d'un théâtre qui se renouvelle chaque jour et qui voit chaque ombre devenir une composante de cette tragédie futile. Je sens la puissance du désir des hommes, leur crainte, leur violence. Je sens ces regards avides. Le besoin de destruction. C'est sans doute l'élan fondamental de l'homme. Annihiler la beauté. Ensuite peut-être se détendre pour créer quelque chose. On voit cela dans les guerres d'aujourd'hui dont le profond cynisme se révèle par le fait qu'elles sont devenues des sortes d'opération commerciale. On rase, on assassine les populations, puis volte-face, le destructeur devient un aimable philanthrope qui, contrats en main, propose de reconstruire le pays. Il y avait un temps où l'on voulait simplement tuer l'ennemi, lui prendre son bétail, ses citadelles, ses femmes, ses terres fertiles ou une reine à la beauté ensorcelante. Cela semble hautement moral si l'on compare la situation à celle d'aujourd'hui. C'est comme violer un enfant pour le plaisir de lui rendre sa virginité.
Lorsque je déambule, la nuit, mes idées sont noires. Je scrute mon temps avec des yeux de lynx. Je ne vois pas comment sortir de ce moralisme scandaleux qui rend l'action même de tuer massivement presque semblable à un banquet de charité. Plus rien ne nous choque. Nous sommes dans le coma politique, dans l'asthénie du coeur. Le pire, lorsque ces sentiments m'assaillent, c'est que je me vois faisant partie de la meute blafarde. Après tout, je ne fais que me cacher, frôler des segments de vie qui se tordent dans le ciel comme des tuyaux de cuivre chauffés à bleu.
Je suis déséspéré par la contemplation du monde. J'en arrive à regretter ce qu'on appelle la sauvagerie. Il me paraîtrait plus naturel de revenir au cannibalisme, à l'arc, à l'épée, plutôt que de cautionner par mon silence la guerre d'aujourd'hui qui se veut propre. La guerre n'est pas un bilan positif sur un compte en banque.
Ma révolte est inépuisable. Parfois je me dis qu'il m'aurait suffi d'avoir un visage comme tout le monde pour jouir du monde avec insouciance. Après tout, de quoi me plaindre ? Je vois des millions de lits d'hôpitaux avec des fragments de corps à l'agonie, d'enfants mutilés, de corps torturés.
Il y a quelques mois, pris d'un brusque élan, j'ai sorti mon téléviseur sur la terrasse et je l'ai laissé sous la pluie, las non pas des images de mort mais des images mortes. C'est là que cela se passe. Il y a une transfusion d'images mortes à une conscience moribonde et, après ce cocktail de sang, l'apéritif journalier, on passe à table. Dans les pays latins en tout cas. Les Germaniques, Nordiques, Américains dînent avant les informations et deviennent obèses. La graisse des images. Ils sont en fin de digestion à l'heure de l'horreur.
[...]
Il y a quelque chose à comprendre, à faire. Pourquoi sommes-nous révoltés à dix-huit ans, modérés à trente, recyclés à quarante ? J'imagine le contraire ; la révolte devrait grandir au cours de la vie, se développer sans cesse jusqu'à devenir la plus puissante composante du vieillard. Mais que font les vieillards ? Ils ne geignent pas sur le sort du monde, mais sur leur arthrose et leurs petits maux. »

Entre fantasme et réalité, émaillé de réflexions sur la condition humaine et traversé d'images oniriques (on y verra même un cerf égaré en pleine ville – celui qui été cause de l'accident qui a défiguré Casas Ros – s'installer sur le canapé du narrateur et se gaver de marrons glacés) « Le théorème d'Almodóvar » n'est pas un roman d'un abord facile. Ce récit déconcertant m'a laissé quelque peu partagé, entre attraction et répulsion.
Attraction tout d'abord pour l'écriture très poétique d'Antoni Casas Ros, les nombreuses références scientifiques, cinématographiques et littéraires qui parsèment le récit.
Répulsion ensuite (le mot est un peu fort!) pour cet aspect un peu « branchouille » du récit : Almodóvar, les transsexuels, quelques scènes un peu crues pour faire monter la température du roman, ainsi que cette propension à partir dans tous les sens, à proposer de nombreuses pistes sans les développer et à n'offrir finalement qu'un vaste fourre-tout qui ne manque certes pas de charme et d'intérêt mais qui laisse quand même en fin de lecture une vague impression de lassitude et, dans mon cas, une certaine perplexité.

Pour conclure, ce « Théorème d'Almodóvar » ne laissera personne indifférent. Il séduira certains, en agacera d'autres mais ce qui est sûr, c'est que Antoni Casas Ros nous offre ici un roman très personnel et original, une autofiction décalée et riche en images surréalistes où le lecteur choisira (ou non) d'adhérer et de se laisser emporter par le courant narratif d'un auteur à l'univers atypique.




" Autoportrait" par Francis Bacon



1 commentaire:

cathulu a dit…

Mon "landerneau" à moi ! j'aime bien quand ça chahute les a-priori.