jeudi 17 juillet 2008

Pitchipoï







"Le jour où Albert Einstein s'est échappé" Joseph Bialot. Roman. Editions Métailié, 2008.


Il devait rester un mois. Finalement, cela fait trois ans qu'il est ici. Ici, c'est une maison de retraite au nom improbable : Les Cannabis.
Lui, c'est Sébastien Lesquettes, mais ici tout le monde le surnomme Einstein.


« Ce crétin de surveillant m'appelle Einstein. Un jour j'ai fait la bourde de lui dire que j'avais fait une découverte nouvelle et capitale en physique, un nouveau rapport « Temps/Masse », que, curieusement, plus je vieillissais et plus les objets devenaient lourds à soulever. Dans un éclair de lucidité, entre deux espaces encore vierges de sauvignon, il s'est souvenu du grand Albert et m'a affublé de son nom, repris depuis par tout le personnel de mon auberge de vieillesse. »

Sébastien Lesquettes/Einstein n'est pas arrivé ici de par sa propre volonté. Ce séjour prolongé dans cette maison de retraite, il le doit à ses trois enfants : Arnaud, Margot et Yann, trois spécimens bien représentatifs de notre société contemporaine :

« Arnaud...Mon aîné...Le pur résultat de notre univers né de la copulation du marxisme stalinien en échec et de la bureaucratie énarchique en expansion, l'homme qui passe un examen plus vite qu'une réforme scolaire. BAC + 12, 25 ou 38, je ne sais plus! Un pseudo-intellectuel, un con à diplômes qu'il porte morts autour de son front. Ça brille, ça cliquette, c'est vide. Avec un plus : le blablabla en sautoir. Le mec qui a toujours une réponse à une question qu'on ne lui pose pas. Surtout lorsqu'il s'agit de sauver l'humanité souffrante, bref un tiers-mondain lobotomisé qui ne sait pas encore qu'en voulant sauver tout le monde on ne sauve personne. Il veut tout changer, tout ! Mais ne propose rien pour remplacer ses démolitions permanentes. Rien! Sinon des théories qui échouaient déjà en 1905! Il est producteur-réalisateur ! Ouais, il existe ce boulot-là. Une vedette de la télé, qu'il est, mon gars. Il produit. Quoi ? Dieu seul le sait, c'est pour ça qu'il se cache. Le produit du produit lui permet de vivre, à mon gamin. Il réalise aussi... Des thrillers écolos, des navets, pour des mamies centenaires. [...] Il fabrique des images pareilles à celles des cinéastes branchés sur leurs joujoux électroniques, mais un cran en dessous si c'est encore possible, à peine un metteur en film, comme si un typographe qui compose le texte d'un autre pouvait se prétendre écrivain. C'est en mélangeant tout que les nains arrivent à passer pour des géants.
Que dire de Margot ? Ma poupée adorée...lorsqu'elle avait trois ans ! Elle a grandi. Le temps a fait son boulot et je l'adore moins, beaucoup moins.
Mon bébé... Elle ressemble toujours à un tableau de Kandinsky : magnifique à regarder et incompréhensible dans son expression, surtout lorsqu'elle ouvre la bouche. Après un séjour de dame patronnesse dans le charité-bizness, fonçant vers l'avenir le regard collé à un rétroviseur, Margot « fait » dans la communication. Ce truc incompréhensible qui apprend aux happy few comment mieux vendre leur salade, leurs lubies, leurs pulsions. La communication... le sas entre le vide et le rien. Paraît que ça s'enseigne à l'université.
Margot ! La pigeonne idéale, imprégnée de pub, pour toutes les offres mirifiques destinées à améliorer votre vision après l'achat de la cinquième paire de lunettes, à posséder une chevelure de comète grâce à un shampoing qui, en plus, vous fait des hanches fines – forcément, il contient du potzanium-oxygéné-au-ska-plus, le dernier des polluants issus des cornues de nos alchimistes.
Elle achète...achète...achète...pour avoir, enfin, un faux cul de déesse antique, la dernière bagnole à pilotage automatique et à lave-pieds incorporés, le portable qui vous chuchote des mots d'amour lors de l'utilisation du must, le nec plus ultra des vibromasseurs. C'est la cliente idéale pour les périodes de soldes dans les boutiques. Elle se fiche de l'objet acheté, pourvu que ce soit une « affaire »! Ce qui lui permet ensuite de militer dans une association pour lutter contre la société de consommation. [...]
Quant à Yann, je me demande où et quand j'ai raté le passage du témoin.
Encore un gars que je classe parmi les néostendhaliens, les adeptes du noir après un passage dans le rouge. Pauvre M. Beyle, il ne méritait pas ça!
Après une initiation à l'écologie avec des gus qui ne se bougeaient qu'en 4x4, un stage à l'extrêmité de la gauche, là où commence le saut dans le vide, à l'endroit où le slogan remplace le raisonnement, le lieu où la maladie infantile se métamorphose en sénilité pour devenir une qualité, il milite. A l'extrême-droite, évidemment, chez les anachroniques et les dinosaures, les racistes attardés, les adeptes du surhomme, les gars XXL. Évidemment antisémites. Peuvent pas être autre chose, ces types. Tous pareils, tous sortis du même moule, formatés sur le néant... Des êtres qui ont raté le message lorsque l'espèce a renoncé aux sacrifices humains pour passer au culte de la vie. Pour supporter leurs abysses affectifs, leurs abîmes culturels, ils s'imaginent que les juifs sont aussi vils, aussi nuls qu'eux-mêmes...De là à vouloir détruire leur propre image... C'est moins douloureux en tuant les autres, évidemment.
Il est juriste. Normal, il ne pouvait pas être autre chose qu'un casuiste sans morale.
Je me suis toujours dit qu'il y avait trois types de malfaisants sur la planète : le juriste, le psy et le con. Si je veux commettre une saloperie, je trouverai toujours un juriste pour
justifier mon acte, un psy pour l'excuser et un con pour me pardonner. »

Depuis trois ans qu'il est ici, Einstein n'a qu'une idée en tête : s'enfuir.
La vie, aux Cannabis, n'est pas faite pour lui. Il ne peut pas se résoudre à devenir comme ses « compagnons de chaîne », résignés, condamnés à passer leur temps devant la télévision en attendant le moment culminant de la journée : le repas.

« Retraite? Non! Capitulation...Tous mes compagnons de chaîne ne sont que des vaincus, avec pour seule excursion le tour de leur chambre. Démolis par l'âge, leur boulot, la langue de bois, leur entourage, la connerie ambiante. En vieillissant, par manque de temps, on oublie d'être tolérant. Oui, les vieux sont entourés...comme une troupe de soldats abandonnés et cernés d'ennemis. »

C'est donc décidé, Sébastien Lesquettes – que rien ne retient dans cette salle d'embarquement pour la mort qu'est la maison de retraite des Cannabis – va se faire la belle et profiter des plaisirs que l'existence peut encore lui offrir.

« Je vais partir. Trouver mon ailleurs. Pas celui de mes rejetons, pas celui de mes voisins du purgatoire, pas celui des nouveaux conquérants de la Toison d'or qui vont la chercher dans une console de jeux électroniques trouvés au supermarché. Non ! Mon ailleurs, le mien, ma liberté de voir et d'agir même si on me rabâche que j'ai passé l'âge ! L'âge de quoi ? Je serai autre. « Je est un autre » et ce sera moi : un clandestin qui, après avoir crapahuté dans les déserts et les steppes, traversera les océans en risquant sa peau pour trouver son ailleurs. Je cesserai d'être un taulard rêvant de « se faire la belle » pour redevenir ce gamin qui baguenaudait et se retrouvait dans l'école buissonnière.
Michel, mon vieux copain d'enfance, un juif, m'a raconté que les déportés des Lagers, les hommes des ghettos, pour supporter un Ici insupportable, s'étaient inventé un Ailleurs qu'ils avaient baptisé Pitchipoï. Mais ceux qui s'embarquaient pour ce lieu inconnu ne revenaient jamais. C'était l'Ailleurs absolu dont personne ne pouvait parler. Pitchipoï...Le lieu où seuls les morts survivaient. C'est décidé...je pars...Pas demain, maintenant. Sans bagages. Avec ma valise, le vigile de la porte ne me laisserait jamais sortir des Cannabis. »

Et voilà Einstein dehors, alors que le jour se lève sur Paris en ce matin de début novembre. Il hèle un taxi sans savoir encore qu'entre lui et le conducteur va se nouer une relation d'amitié qui va les emmener beaucoup plus loin qu'un simple parcours dans Paris.
Entre Sébastien, le vieil homme, et Laurent, le jeune chauffeur noir, le courant va très vite passer et les confidences vont aller bon train.

Einstein va raconter sa vie, sa jeunesse d'abord, alors que les nuages s'amoncellent sur l'Europe avant le déchaînement de violences de la seconde guerre mondiale : la débâcle, Dunkerque, la France occupée, coupée en deux avec la zonoccu et la zonono (la zone occupée et la zone non-occupée), la fuite en Espagne, puis à Londres, le retour en France pour entrer dans la clandestinité des réseaux de résistance, le maquis de Grenoble, puis celui de Lyon où il est arrêté, son incarcération, puis la Libération, le retour à la vie civile, le travail, le mariage, les enfants...
De tous ces souvenirs restent gravés dans la mémoire de Sébastien les visages de ceux qu'il ne pourra jamais oublier : Michel, son ami d'enfance, juif déporté qui ne se remettra jamais du traumatisme vécu dans les camps de la mort. Léa, la soeur de Michel, avec qui Sébastien tentera de s'enfuir de la zone occupée, Léa, enceinte, dont le destin sera brutalement tranché sur une route de campagne.
Et puis il y a Paula, la compagne des jours de clandestinité pendant l'occupation, l'agent de liaison de la résistance qui a réchappé de l'assaut du Maquis des Glières, Paula, que Sébastien e retrouvé après la guerre, après qu'il se soit marié ; Paula qui redevint sa maîtresse mais qui, les années passant, se fit plus rare jusqu'à ce que Sébastien perde sa trace.
Mais aujourd'hui, alors qu'il a recouvré sa liberté, Sébastien est fermement déterminé à retrouver Paula. En compagnie de Laurent, il va se lancer sur la piste de sa maîtresse disparue.

À l'instar d' un Road-Movie, le roman de Joseph Bialot nous entraîne à la suite d'un vieil homme en quête de ce qui fut sa vie passée.
Entre nostalgie, souvenirs heureux et douloureux, critique acerbe du monde actuel et des idéologies du passé, Einstein, avec sa gouaille, nous relate ce que fut son existence, notamment sa jeunesse, au cours de cette période extrêmement difficile que fut celle de la seconde guerre mondiale.

Joseph Bialot qui a vécu lui-même l'expérience et les traumatismes de la guerre (il fut résistant puis déporté à Auschwitz) revient ici sur cette époque et les thèmes qui lui sont habituels, en l'occurrence la difficulté à sortir de l'expérience concentrationnaire, thèmes qu'il a déjà abordés notamment dans « La station St. Martin est fermée au public » et « C'est en hiver que les jours rallongent ».
Bien que le personnage d'Einstein ait attiré toute ma sympathie dans sa révolte, dans ses souvenirs douloureux, dans sa critique de la connerie ordinaire à laquelle j'adhère sans retenue, j'avoue que sa verve de vieil anar m'a parfois un peu lassé, que son discours d'éternel insoumis sonne parfois un peu faux, qu'il en fait « des caisses » et j'ai ressenti par moments un peu d'agacement envers ce personnage par ailleurs si attachant.
Quant à ce qui concerne la fin du récit, celle-ci, bien qu'émouvante à souhait, m'est apparue un peu téléphonée, et j'aurais souhaité que cette histoire se termine d'une manière moins prévisible. Il reste toutefois que ce roman est un beau moment de lecture, parfois tendre, parfois difficile, une ode à la liberté et à l'anti-conformisme, un récit poignant relaté avec causticité, ironie, lucidité et tendresse.

Même si j'ai apprécié ce livre, j'avoue pourtant avoir préféré, du même auteur, « La station St. Martin est fermée au public », un récit beaucoup plus sobre dans sa forme mais d'une universalité qui touche au sublime.




1 commentaire:

lily a dit…

Il ne me reste plus qu'à découvrir "La station Saint Martin...", j'étais tentée, mais après ton billet, c'est une évidence !