jeudi 7 octobre 2010

Femme en costume de bataille

"Le roi transparent" Rosa Montero. Roman. Editions Métailié, 2008.
  Traduit de l'espagnol par Myriam Chirousse.





« Je suis femme et j'écris. Je suis plébéienne et je sais lire. Je suis née serve et je suis libre. J'ai vu dans ma vie des choses merveilleuses. J'ai fait dans ma vie des choses merveilleuses. Pendant un temps le monde fut un miracle. Puis l'obscurité est revenue. »
Celle qui écrit ces lignes, c'est Léola, l'héroïne et narratrice du roman de Rosa Montero.
Nous sommes au XIIème siècle, dans le sud-ouest de la France. Léola et sa famille sont les sujets du seigneur d'Aubenac qui, vassal du roi d'Aragon, guerroie contre l'armée du roi de France. Ce jour-là, les serfs travaillent aux champs tandis que, à quelques centaines de mètres, les deux armées s'affrontent en un sanglant carnage depuis trois jours.
À l'issue de la bataille, l'armée du seigneur d'Aubenac est défaite et doit se replier sur le château du comte de Gévaudan et, afin de préparer la défense, mobiliser le plus d'hommes possible. C'est ainsi que le père de Léola,son frère, et Jacques, son amoureux, sont enrôlés de force par les soldats qui, avant de partir, brûlent la ferme familiale afin de ne rien laisser aux ennemis.
Léola qui est une jeune fille – autant dire un poids mort dans cette société d'hommes – est abandonnée à son triste sort.
Seule, comment pourrait-elle survivre ? Elle est une proie facile pour les hommes d'armes qui écument la région. Alors que son destin semble tout tracé : violée par des soudards puis massacrée, son cadavre jeté au bord d'une route, Léola va décider de se cacher. Mais ce ne sera pas au plus profond d'une forêt ni dans un couvent, mais dans la peau d'un homme qu'elle va se dissimuler. 
Retournant sur le champ de bataille désormais abandonné aux charognards, elle va revêtir l'armure d'un jeune chevalier mort. « Cachée sous mes nouveaux habits, je me sens plus sûre. Protégée. Car c'est un malheur d'être femme et d'être seule en temps de violences. Mais maintenant je ne suis plus une femme. Maintenant je suis un guerrier. Un terrible ver dans un cocon de fer, comme je l'ai entendu chanter un jour par un troubadour. »

Ainsi va commencer une errance de vingt-cinq ans pour Léola devenue Léolo, chevalier errant, qui va courir l'aventure dans les tournois et qui va rencontrer Aliénor d'Aquitaine ainsi que son fils, Richard Coeur-de-Lion, Simon de Montfort, le massacreur des Cathares, ou encore Héloïse, la compagne de Pierre Abélard.

Pendant toutes ces années, Léola va tenter de retrouver son Jacques, enlevé par les troupes du seigneur d'Aubenac. Sur son chemin, elle va rencontrer de nombreux personnages : Maître Roland qui lui apprendra le métier des armes, Léon le forgeron italien, Duodha, la Dame Blanche qui deviendra la Dame Noire, et surtout Nyneve, qui se dit sorcière et fée, qui prétend avoir connu le roi Arthur ainsi que l'enchanteur Merlin, et qui apprendra à Léola à lire et à écrire. Parallèlement à sa quête destinée à retrouver son amour d'adolescente, Léola va tenter également de résoudre l'énigme de l'Histoire du roi transparent, une légende qui porte malheur à toute personne qui tente de la conter.

En compagnie de Nyneve, Léola va donc écumer ces provinces d'Occitanie où commence à souffler en ce XIIème siècle un vent de liberté et de savoir : explosion démographique, création des premières villes modernes, affranchies de l'arbitraire féodal, émancipation des femmes avec la propagation de la fin'amor ou amour courtois, démocratisation de la lecture et de l'écriture, etc... jusqu'à ce que cette proto-renaissance soit écrasée par la répression religieuse occasionnée par la croisade des albigeois.

On pourrait – à tort – prendre cet ouvrage pour un roman historique. Rosa Montero a pris en effet quelques libertés avec la chronologie du XIIème siècle, faisant coexister, sur la période de vingt-cinq ans où se déroule le récit, des personnages et des évènements historiques qui, dans la réalité, n'ont pas pu être contemporains les uns des autres. Ce n'est bien sûr pas ici la conséquence d'une méconnaissance de l'auteur sur cette période historique mais un parti-pris qui nous livre sur un laps de temps resserré (25 ans) des faits qui se sont en réalité étendus sur un siècle et demi.
Tout ceci donne à ce roman une ampleur proche de l'épopée et fait de cet ouvrage un formidable conte où se mêlent avec adresse le réel et le merveilleux.    







Couronne de fleurs remise par une Dame à un chevalier qui s'apprête à entamer un Tournoi (Enluminure du Codex Manesse,1320)


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