lundi 21 décembre 2009

Le 2e Prix Landerneau # 5


"Les mains nues" Simonetta Greggio. Roman. Editions Stock, 2009.

Emma est vétérinaire. Elle ne soigne pas des caniches et des yorkshires mais des animaux de ferme. Elle s’est installée dans le Jura où elle exerce son activité auprès des éleveurs locaux, un métier rude, ingrat, accentué par les rudes hivers dans ce pays de montagnes. Âgée de quarante-sept ans, elle vit seule dans une vieille maison isolée, son repaire quand ses activités lui laissent un peu de temps libre. Là, elle passe la majeure partie de son temps à lire, parfois jusqu’à l’épuisement.
Son existence solitaire va pourtant se trouver bouleversée par l’arrivée inopinée d’un adolescent fugueur de quatorze ans, Giovanni, qui se trouve être le fils de son ancien petit ami, Raphaël.

La présence de Giovanni va ranimer chez Emma des souvenirs qu’elle aurait souhaité oublier, des souvenirs remontant à l’époque de ses vingt-cinq ans , dans les années 1980. Emma et Raphaël formaient alors un couple de jeunes amoureux qui, s’ils ne croyaient pas un seul instant que leur relation durerait toute une vie, vivaient pleinement et sincèrement cette liaison. Puis est arrivée Micol, la rivale, qui insidieusement s’est incrustée dans la vie de leur couple jusqu’à atteindre son objectif : ravir Raphaël et prendre la place d’Emma dans son cœur :

" Micol était comme un jeune boxeur qui n’a jamais été battu. Elle était tout ce que je ne suis pas, la Daisy de Gatsby et l’héritière des Finzi Contini courant après sa balle de tennis dans un jardin depuis longtemps disparu. Je ne sais pas si, comme moi, Raphaël avait été sensible à la grâce de ceux à qui tout est dû. Je ne sais pas s’il n’avait vu en Micol, avec l’aveugle sens de possession des mâles, qu’une svelte cascade de boucles blondes, une délicate couleuvre aux yeux d’escarbille ou s’il avait été foudroyé par l’exacte sensation d’être en face de quelqu’un qui allait changer son existence. Je n’avais pas forcément cru que Raphaël et moi c’était pour toujours, je ne m’étais même pas posé la question, d’ailleurs, mais je l’aimais. Avant lui, j’avais eu des amants, et après lui j’en ai eu aussi, mais c’était mon mec, mon amoureux, celui à qui j’avais fait des promesses et qui m’en avait fait aussi, et si Micol n’avait pas déboulé dans notre histoire, ma propre histoire ne se serait pas déroulée de la même manière."
Presque vingt ans plus tard, leur fils, arrivé chez moi un soir à l’improviste, cassait des œufs dans une poêle et me demandait ce qu’on allait faire pendant que le premier orage de la saison roulait dans un ciel noir, si lourd qu’on attendait impatiemment qu’il finisse par crever. »

Emma va bien évidemment être évincée par son adversaire qui ne tardera pas à annoncer qu’elle est enceinte de Raphaël et donnera ensuite naissance à Giovanni, puis plus tard à deux jumelles.
Une fois ses études terminées, Emma va quitter Paris et tirer un trait sur son passé en se lançant à corps perdu dans l’apprentissage de son métier de vétérinaire. Avec Raphaël et Micol, elle n’entretiendra plus qu’une relation lointaine, se bornant à l’envoi d’une carte de vœux pour le nouvel an.
Avec l’arrivée de Giovanni, cette vieille histoire qu’Emma avait cru définitivement enterrée va remonter à la surface et rallumer de vieilles rancunes qui vont se trouver attisées par la relation qui va se nouer entre Emma et Giovanni, une relation répréhensible aux yeux de la loi et connue sous le nom de « détournement de mineurs ».

C’est avec beaucoup de pudeur et de retenue que Simonetta Greggio évoque dans ce roman ce sujet encore aujourd’hui tabou qu’est le délit de détournement de mineurs, un délit peu évoqué dans nos médias contemporains plutôt attirés par les actes de pédophilie jugé plus porteurs d’émotions et plus susceptible d’attirer une large audience du fait de la sordidité de ces affaires.

On ne trouvera donc dans ce roman aucune tentative de voyeurisme, aucune apologie ni aucun anathème sur la liaison entre cette femme de presque cinquante et ce très jeune homme en proie aux doutes et aux révoltes de l’adolescence. On lira au contraire un récit sensible qui ne tombe en aucune manière dans le sensationnalisme, la mièvrerie ou la vulgarité. Cette relation taboue n’est d’ailleurs pas ce qui fait le corps et l’intérêt principal de ce roman qui nous offre le portrait d’une femme arrivée à l’âge où l’on fait le bilan d’une vie, où l’on revient et l’on examine les errements et les désillusions du passé, où l’on décortique, une fois les passions mises de côté, les évènements survenus il y a bien longtemps et qui paraissaient alors si douloureux qu’ils semblaient impossibles à oublier. En cela, le personnage d’Emma nous livre le portrait d’une femme qui s’est délivrée des passions futiles et qui, malgré l’apparente austérité de son existence, a su faire la part de ce qui est essentiel, sans retomber dans les embûches du passé.
Un beau roman qui aborde un sujet encore tabou en le traitant avec beaucoup d’intelligence et de pudeur sans tomber dans la pudibonderie.










1 commentaire:

Michel a dit…

notre lecture de ce livre est la même
un excellent roman