mardi 28 avril 2009

Le peuple Kesh




"La vallée de l'éternel retour" Ursula Le Guin. Roman. Actes Sud, 1994.

Traduit de l'américain par Isabelle Reinharez.



On ne présente plus Ursula K. Le Guin, célèbre auteur de science-fiction et de fantasy, dont les « Contes de Terremer » ont enchanté plus d'un lecteur à travers le monde.
D'autres ouvrages, par contre, sont restés plus confidentiels, comme ses « Chroniques Orsiniennes » et « La vallée de l'éternel retour », ouvrage quasiment inclassable qui, bien qu'évoquant ces deux genres littéraires, n'appartient ni à la fantasy ni à la science-fiction.

Il en est de même pour la trame du récit, qui oscille entre le romanesque et l'étude scientifique.
Le terme d'ethnofiction est en fait le plus approprié pour saisir la teneur de cet ouvrage qui se présente sous la forme d'un recueil d'articles que l'on pourrait croire rédigés par un anthropologue décrivant un peuple exotique.

Cependant, ne cherchez pas dans les pages d'une encyclopédie une description du peuple Kesh étudié dans cet ouvrage, car bien entendu il n'existe pas, ou tout du moins pas encore.
En effet, cette étude du peuple Kesh est en fait une archéologie du futur. Ce groupe humain n'appartient ni à notre passé ni au monde contemporain, mais à un lointain avenir.

Dans ce futur indéterminé, une grande partie de la Californie s'est séparée du continent nord-américain suite à un séisme. La civilisation telle que nous la connaissons a totalement disparu de la surface du globe, ne laissant comme vestiges que les tracés d'anciennes autoroutes ainsi que des zones polluées et toxiques. Cette pollution résiduelle occasionne de nombreuses naissances anormales chez les êtres humains et les animaux.
Autre survivance du passé, les cités de l'échange, vastes complexes informatiques et cybernétiques recueillant et dispensant toutes sortes d'informations aux groupes humains sachant encore se servir d'ordinateurs.

Cela mis à part, les peuplades telles que les Kesh vivent en harmonie avec la nature, dans des communautés de chasseurs-cueilleurs-agriculteurs qui rappellent fortement de par leur organisation, leur culture et leurs rites les sociétés amérindiennes. Les croyances sont fortement imprégnées de chamanisme et d'animisme. Les esprits de la nature, arbres, animaux sauvages, montagnes et rivières sont sacralisés. De nombreuses fêtes et rites d'initiation soudent la communauté et tissent un lien social intergénérationnel.

Même si la technologie a quasiment disparu, les armes à feu sont toujours en usage chez les guerriers et les chasseurs (qui préfèrent cependant l'arc). Les transports de marchandises s'effectuent dans certains cas par le rail, les voitures étant tirées soit par des locomotives à vapeur, soit par des animaux de bât. L'électricité est fournie par des générateurs qui permettent aux habitants de s'éclairer, de se chauffer et aussi de communiquer avec les cités de l'échange par le biais des ordinateurs.


C'est donc à une découverte de cette civilisation bien différente de la nôtre que nous invite Ursula Le Guin en nous faisant initiant au fil des articles aux modes de vie des Kesh et de leurs plus proches voisins. On découvrira ainsi les rituels, les croyances, les chansons, les poèmes, les contes et les légendes relatifs à cette peuplade, ainsi que bien d'autres domaines comme, entre autres, l'art, l'architecture, la guerre, la littérature,le théâtre, les rituels funéraires ou d'initiation, la médecine, la géographie et même la gastronomie (certaines recettes semblent même particulièrement délicieuses et faciles à réaliser).


À embrasser tous ces différents domaines, on pourrait même lire cet ouvrage dans n'importe quel sens s'il n'y avait comme fil conducteur le récit autobiographique d'une femme Kesh dénommée Roche Qui Raconte, récit dans lequel elle revient sur sa vie dans la bourgade de Sinshan et son voyage au pays des hommes du Condor (un peuple guerrier dont les soldats coiffés d'un casque à bec de rapace rappellent l'allure des chevaliers-aigles de l'empire Aztèque).


Passionnant, bien que parfois austère et hermétique, « La vallée de l'éternel retour » est un grand voyage au sein d'une culture inconnue et imaginaire, un voyage qui ne peut qu'émerveiller le lecteur devant le pouvoir de création d'Ursula Le Guin qui a créé de toute pièce cet univers fascinant sans aucunement tomber dans la facilité propre à nombre d'auteurs de fantasy qui nous submergent jusqu'à l'écœurement de sorciers, de nains, d'elfes, de fées et de méchants dragons. Rien de surnaturel et de fantastique ici, si ce n'est la conscience du sacré partagée depuis l'aube des temps par toutes les sociétés humaines face aux mystères de la nature.

Abondamment enrichi par des tableaux, des cartes de l'auteur et des illustrations de Margaret Chodos qui ajoutent à l'aspect documentaire de cet ouvrage « La vallée de l'éternel retour » promet au lecteur de longues heures dépaysantes et hypnotiques à la découverte de la culture du peuple Kesh.
À déconseiller toutefois aux amateurs d'action, de suspense et de rebondissements extraordinaires.


Un poème Kesh :


GAHHEYA


De Roche Qui Raconte de l'Argile bleue de Sinshan


Vieille pierre, porte mon âme.

Quand je ne serai pas ici

fais face au soleil levant à ma place.

Réchauffe-toi lentement.

Quand je ne serais plus de ce monde

fais face au soleil levant pour moi.

Réchauffe-toi lentement.

Voici ma main sur toi, chaude.

Voici mon souffle sur toi, chaud.

Voici mon coeur en toi, chaud.

Voici mon âme en toi, chaude.

Tu seras là longtemps

face au soleil levant

avec la chaleur en toi.

Quand tu rouleras en bas,

quand tu te briseras,

quand la terre changera,

quand ta dureté de roche finira,

nous brillerons,

nous danserons et brillerons

serons chaleur et brillerons.








Instruments de musique du peuple Kesh

Illustrations de Margaret Chodos




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