mercredi 10 décembre 2008

La grande peur dans la montagne




"Le vampire de Ropraz" Jacques Chessex. Roman. Editions Grasset & Fasquelle, 2007.





« Ropraz, dans le Haut-Jorat vaudois, 1903. C'est un pays de loups et d'abandon au début du vingtième siècle, mal desservi par les transports publics à deux heures de Lausanne, perché sur une haute côte au dessus de la route de Berne bordée d'opaques forêts de sapins. Habitations souvent disséminées dans des déserts cernés d'arbres sombres, villages étroits aux maisons basses. Les idées ne circulent pas, la tradition pèse, l'hygiène moderne est inconnue. Avarice, cruauté, superstition, on n'est pas loin de la frontière de Fribourg où foisonne la sorcellerie. On se pend beaucoup, dans les fermes du Haut-Jorat. À la grange. Aux poutres faîtières. On garde une arme chargée à l'écurie ou à la cave. Sous prétexte de chasse ou de braconne on choie poudre, chevrotine, gros pièges à dents de fer, lames affûtées à la meule à faux. La peur qui rôde. À la nuit on dit les prières de conjuration ou d'exorcisme. On est durement protestants mais on se signe à l'apparition des monstres que dessine le brouillard. Avec la neige, le loup revient. Il n'y a pas si longtemps qu'on a tué le dernier, en 1881, sa dépouille empaillée s'empoussière à douze kilomètres dans une vitrine du musée du Vieux-Moudon.
Et l'horrible ours venu du Jura. Il a éventré des génisses il n'y a pas quarante ans dans les gorges de la Mérine. Les vieux s'en souviennent, ils ne rient pas à Ropraz ni à Ussières. Au temps de Voltaire, qui a habité le château d'en-bas, au hameau d'Ussières, les brigands attendaient sur la route principale, celle de Berne, des Allemagnes, plus tard les soldats revenus des guerres de la Grande armée rançonnaient les honnêtes gens. On fait très attention quand on engage un trimardeur pour la moisson ou la pomme de terre. C'est l'étranger, le fouineur, le voleur. Anneau à l'oreille, sournois, le laguiole glissé dans la botte.
Ici on n'a pas de grands commerces, d'usines, de manufactures, on n'a que ce qu'on gagne de la terre, autant dire rien. Ce n'est pas une vie. On est même si pauvres qu'on vend nos vaches pour la viande aux bouchers des grandes villes, on se contente du cochon et on en mange tellement sous toutes ses formes, fumé, écouenné, haché, salé, qu'on finit par lui ressembler, figure rose, hure rougie, loin du monde, par combes noires et forêts.
Dans ces campagnes perdues une jeune fille est une étoile qui aimante les folies. Inceste et rumination, dans l'ombre célibataire, de la part charnelle à jamais convoitée et interdite. »



Le décor est planté : une région reculée, hors du temps, aux paysages inquiétants de montagnes et de sombres forêts de sapins. Reste maintenant à découvrir les acteurs du drame qui va se jouer ici, un fait-divers oublié ayant réellement eu lieu dans les premières années du XXe siècle et sur lequel Jacques Chessex revient dans cet ouvrage.
En février de cette année 1903, Rosa, la fille d'un riche fermier de Ropraz, Émile Gilliéron, succombe d'une méningite foudroyante. C'est la consternation dans les environs. Qui aurait pu prévoir que cette jeune fille de vingt ans, l'une des plus belles du pays, puisse être subitement emportée dans la fleur de sa jeunesse ? On l'enterre le jeudi 19 février et, malgré la neige qui paralyse le pays, nombreux sont ceux qui sont venus rendre un dernier hommage à la jeune disparue.
Le surlendemain, un fermier des environs, venu couper du bois aux abords du cimetière, fait une macabre découverte : la tombe de Rosa a été profanée. On va chercher le fossoyeur puis à l'aide de l'unique téléphone du village on prévient les autorités : le médecin, le juge de paix, le juge d'instruction accompagné de deux agents de la Police cantonale de Sûreté.
C'est au moment où tous sont réunis pour procéder à l'exhumation du corps qu'ils découvrent dans toute son horreur ce qui s'est passé lors de la nuit précédente. Le cadavre de la jeune fille à été violé et mutilé : la main gauche a été coupée, la tête, quasi décapitée, a été enfoncée dans le tronc, le coeur a disparu, les seins et les parties intimes ont été mâchés puis recrachés.


Dès le surlendemain, l'affaire s'étale dans les journaux et se répand jusqu'aux Etats-Unis. Très vite, la presse va trouver un nom à l'auteur de cette abomination : « le vampire de Ropraz. »
Quant à l'enquête, elle piétine. On soupçonne à tort quelques personnages des environs, des marginaux, un valet de ferme, un boucher ambulant, un éducateur, un étudiant en médecine... Rien n'y fait et dans les villages la peur et la méfiance s'installent.
Au mois d'avril, le vampire frappe de nouveau et de la même manière à Carrouges, à huit kilomètres de Ropraz. Cette fois-ci, c'est le corps de Nadine Jordan, une jeune femme décédée d'une tuberculose osseuse, qui est retrouvé après avoir subi les mêmes abominables sévices post-mortem.
Puis c'est à Ferlens que le vampire frappe encore, sur le corps de Justine Beaupierre, morte de phtisie. Même procédure que pour les deux autre victimes : viol, mutilations, dévoration.
Après maints errements, les autorités mettent la main sur un suspect : Charles-Augustin Favez, un colosse, alcoolique, obsédé sexuel et sujet à des crises de violence spectaculaires, surpris en train de violer...une génisse !
L'homme est arrêté, emprisonné, interrogé, examiné par un psychiatre disciple de Charcot.

Favez est-il le vampire de Ropraz ? Tout le monde voudrait le croire malgré les doutes du psychiatre Albert Mahaim.
Favez va pourtant être libéré, suite au rapport d'expertise psychiatrique, décision qui provoquera l'indignation de la population. Mais il est de nouveau arrêté quelques jours plus tard, à Mézières, pour viol sur la personne d'une veuve.
Cette fois-ci, la justice prend l'affaire au sérieux et, après le procès, Favez est condamné à vingt ans de réclusion. Le Dr. Mahaim réussira à commuer cette peine en un enfermement à perpétuité dans l'établissement psychiatrique qu'il dirige, à Céry.
Favez y restera douze ans jusqu'à ce jour de février 1915 où il s'évadera , franchira la frontière et s'engagera dans la Légion Étrangère, sous les ordres du commandant Frédéric Sauser, plus connu sous le nom de Blaise Cendrars.

Ce qu'il adviendra ensuite de Charles- Augustin Favez, le vampire de Ropraz, je vous laisse le découvrir si vous n'avez pas encore tenu entre vos mains ce court roman de Jacques Chessex, récit d'un fait-divers terrifiant, baignant dans une atmosphère oppressante et dont la conclusion s'avèrera pour le moins inattendue.
Mais qu'on s'y méprenne pas, ce roman n'a rien à voir avec la vague romanesque mettant en scène des serial-killers, genre littéraire qui a fait la fortune et la renommée de nombreux auteurs d'outre-Atlantique. Charles-Augustin Favez n'est pas Hannibal Lecter. L'histoire ici relatée par Jacques Chessex est le fruit de nombreuses recherches, recherches mises en valeur par le talent de l'écrivain qui nous fait ressentir toute la pesanteur du climat de suspicion qui s'instaure dans cette région isolée suite à ces monstrueux évènements. Et qu'en est-il de cette mystérieuse dame en blanc qui vient visiter Favez dans sa cellule ? Personnage réel ou pure fiction ?
On baigne ici en plein mystère, dans une atmosphère sombre et terrifiante, entre fiction et réalité, sans plus savoir quelle est la part de la véracité historique et quelle est la part d'invention de l'auteur.
Mais l'important n'est pas là, l'important est de se laisser entraîner par le talent de conteur de Jacques Chessex et de suivre cette histoire comme on le ferait lors d'une de ces veillées dans le pays du Valais, quand le feu crépite dans la cheminée tandis que dehors règne la nuit, glacée, inquiétante, peuplée d'ombres furtives et menaçantes.




6 commentaires:

Anonyme a dit…

Bonjour et bravo pour votre commentaire - et votre blog.
J'ai lu ce roman au début de l'année pour le Prix des auditeurs de la RSR. C'était mon premier Chessex j'ai beaucoup aimé, même s'il semble que son style soit (parfois ?) assez controversé.

Joelle a dit…

J'avais vu l'auteur à la télé et il parlait si bien de son livre que je l'avais noté ! Je suis sûre que l'ambiance de ce livre va me plaire :)

FB a dit…

Du même auteur, je conseille aussi la lecture de son texte autobiographique intitulé "Pardon mère"(Grasset). Un bel hommage à la mère disparue, à laquelle n'ont pas été dits tant de mots d'amour qui auraient dû être dits. Un livre émouvant, juste, mais qui ne sombre jamais dans la sensiblerie
FB.
http://franckbellucci.unblog.fr

Djemaa a dit…

Bonsoir, votre blog est toujours sympa et agréable ! Merci, Pascal.

domreader a dit…

J'en avais entendu parler quand il est sorti, et je suis bien contente qu'il soit sorti en poche car il me tente bien.

Hilde a dit…

C'est un livre qui m'a bien plu même si l'ambiance est particulière