dimanche 9 janvier 2011

Naissance d'un pont

"Parle-leur de batailles, de rois et d'éléphants" Mathias Enard. Roman. Actes Sud, 2010.



« Cela commence par des proportions. L'architecture est l'art de l'équilibre; tout comme le corps est régi par des lois précises, longueur des bras, des jambes, positions des muscles, un édifice obéit à des règles qui en garantissent l'harmonie.. L'ordonnancement est la clé d'une façade, la beauté d'un temple provient de l'ordre, de l'articulation des éléments entre eux. Un pont, ce sera la cadence des arches, leur courbe, l'élégance des piles, des ailes, du tablier. Des niches, des gorges, des ornements pour les transitions, certes, mais déjà, dans le rapport entre voûtes et piliers, tout sera dit.
Michel-Ange n'a pas d'idée.
Cet ouvrage doit être unique, chef-d'œuvre de grâce, autant que le David, autant que la Pietà.
En traçant ses premières esquisses, il pense à Léonard de Vinci, à qui tout l'oppose, à croire qu'ils vivent dans deux époques distantes d'une infinité d'éons.
Miche-Ange baye aux corneilles sur ses planches. Il ne voit pas encore ce pont. Il se noie dans des détails. Il n'a que très peu d'expérience de l'architecture; les croquis du tombeau de Jules sont son œuvre la plus architecturale du moment. Il aimerait que Sangallo soit à ses côtés. Il regrette d'avoir accepté de relever ce défi. Il s'énerve. Le risque est énorme. On peut non seulement le savoir ici, mais aussi l'atteindre. Il ne doute pas un instant que la main de fer du pape ou les mortelles conspirations romaines puissent le frapper où bon leur semble.
Un pont gigantesque entre deux forteresses.
Un pont fortifié.
Michel-Ange sait que c'est en dessinant que les idées viennent; il trace inlassablement des formes, des arcs, des piles.
L'espace entre les remparts et la rive est court.
Il pense au vieux pont médiéval de Florence, cette grenouille surmontée de créneaux et peuplée de boucheries à l'odeur de cadavre, étroite, ramassée sur elle-même, qui ne donne à voir ni la majesté du fleuve ni la grandeur de la ville. Il se souvient du sang qui coule dans l'Arno par des rigoles au moment de l'abattage des bêtes; il a toujours eu ce pont en horreur.
L'ampleur de la tâche l'effraie.
Le dessin de Vinci l'obsède. Il est vertigineux, et pourtant erroné. Sans vie. Sans idéal. Décidément Vinci se prend pour Archimède et oublie la beauté. La beauté vient de l'abandon du refuge des formes anciennes pour l'incertitude du présent. Miche-Ange n'est pas ingénieur. C'est un sculpteur. On l'a fait venir pour qu'une forme naisse de la matière, se dessine, soit révélée.
Pour le moment, la matière de la ville lui est si obscure qu'il ne sait avec quel outil l'attaquer. »

En ce mois d'avril 1506, Michel-Ange quitte Rome sur un coup de tête. Ulcéré par l'attitude du pape Jules II – qui l'a éconduit suite à sa demande de remboursement pour les frais occasionnés par la construction du tombeau de celui-ci – l'artiste se réfugie à Florence afin de consumer sa colère envers ce pape ingrat et mauvais payeur.
C'est à Florence qu'il est contacté par deux moines franciscains qui lui remettent un message. Est-ce un mot d'excuse de Sa Sainteté, ou plus probablement une injonction du pontife lui ordonnant de retourner à Rome afin de reprendre son ouvrage ? Ni l'une ni l'autre. Il s'agit en fait d'une invitation que lui fait le Grand Turc, le sultan de Constantinople, Bajazet II.
Après quelques jours d'hésitation, Michel-Ange prend la mer en direction de la Sublime Porte. N'est-ce-pas là une belle revanche contre le souverain pontife qui l'a malmené et éconduit comme un gueux alors qu'il ne réclamait que son dû ? Se mettre au service du Grand Turc, c'est à cette époque servir le principal ennemi de toute la chrétienté, un ennemi dont les puissantes armées menacent toute la façade orientale de l'Europe et en grignotent peu à peu toutes les provinces.
Miche-Ange est invité pour un mois à Constantinople, un mois au cours duquel il devra dessiner les plans d'un pont qui enjambera la Corne d'Or. Le projet n'est pas nouveau et le grand Léonard de Vinci s'y est lui-même cassé les dents. Miche-Ange – qui est plus sculpteur qu'architecte – saura-t-il, contrairement à son illustre prédécesseur, mener à bien ce chantier titanesque ?
En débarquant à Constantinople en mai 1506, l'artiste découvre un univers totalement inconnu, l'autre côté du monde, un univers de senteurs et de couleurs insoupçonnables.
Il aura pour compagnons et pour guides, lors de son séjour, Mesihi de Pristina, le poète, secrétaire et protégé du grand vizir Ali Pacha, ainsi qu'Arslan, le négociant, deux jeunes hommes qui lutteront l'un contre l'autre pour acquérir les faveurs de l'artiste. Mais le personnage qui troublera le plus Michel-Ange sera peut-être cette étrange chanteuse qui partagera ses nuits, lui racontera sa douloureuse histoire et dévoilera peu à peu son tragique destin.

Avec ce roman qui s'est vu décerner le Prix Goncourt des lycéens 2010, Mathias Enard nous offre un récit exotique et sensuel où se mêlent habilement faits historiques et imaginaires. De par le contexte historique et la technique de narration, on pourrait comparer ce roman au fabuleux « Mon nom est Rouge » d'Orhan Pamuk. Le lecteur y trouvera en effet la même fascination pour cette civilisation ottomane cruelle et raffinée, pour les senteurs exotiques des épices et le chatoiement des étoffes rares, ainsi que pour le récit qui devient tour à tour onirique, poétique, et oscille entre roman historique et intrigue policière. Mais avant tout, c'est du travail de création dont nous entretient Mathias Enard, ce douloureux accouchement des projets et des idées qui confine parfois au sacerdoce. On y verra aussi l'image, déjà présente au XVIème siècle et malheureusement toujours d'actualité, du fameux « choc des civilisations », confrontation de deux mondes prêts à se déchirer et que peut-être seuls les artistes seront à même de résoudre en générant des œuvres dont la plus symbolique de toutes reste le pont, symbole de rencontre et d'échange.






Ivan Aïvazovski (1817-1900) "Constantinople, la mosquée de Tophane"




2 commentaires:

Davidikus a dit…

Beaucoup de livres ont été publiés sur des ponts récemments. Coïncidence ? Celui-ci s'annonce particulièrement intéressant.

http://davidikus.blogspot.com/

yueyin a dit…

un roman qui me fait de l'oeil epuis un bon moment :-)