jeudi 10 mars 2011

La dame du lac

"L'ombre dans l'eau" Inger Frimansson. Roman. Editions First-Gründ, 2011.
  Traduit du suédois par Carine Bruy.


Depuis quelques années le polar scandinave est à la mode. Cet engouement est justifié par l'originalité et la très bonne qualité des intrigues ainsi que par l'empathie que le lecteur partage de manière générale avec les principaux protagonistes de ces romans.
Parmi les auteurs les plus connus en France, on peut citer, entre autres, Henning Mankell, Jo Nesbø, Gunnar Staalesen, sans oublier Stieg Larsson, à l'origine du phénomène éditorial « Millenium ».
Les auteurs féminins sont par contre moins connues sous nos latitudes, à part peut-être Karin Fossum. Ces dames n'ont pourtant rien à envier à leurs collègues masculins pour ce qui est de leur maîtrise du genre et elles commencent peu à peu à grignoter du terrain. Ainsi des noms tels que ceux de Anne Holt ou Pernille Rygg deviennent de plus en plus familiers aux amateurs du genre.
Parmi ceux-ci, citons, puisque c'est le sujet de ce commentaire, celui de Inger Frimansson, dont pour ma part, j'ignorais jusqu'ici l'existence. Cette sexagénaire suédoise n'a publié à ce jour que deux romans qui ont suscité un tel enthousiasme auprès des lecteurs de son pays qu'elle s'est vue décerner par deux fois le Prix de meilleur roman policier suédois pour « Bonne nuit, mon amour » et pour « L'ombre dans l'eau », deux ouvrages mettant en scène des personnages récurrents et qui laissent présager une trilogie, voire un cycle de plus grande ampleur.
Rien à voir bien sûr avec Millenium qui nous faisait suivre lui aussi les mêmes personnages sur trois tomes mais contraignait le lecteur à suivre l'intrigue dans l'ordre chronologique afin de ne pas s'égarer dans les méandres d'un récit relativement complexe.
Ce n'est pas le cas ici et l'on peut librement commencer par le deuxième opus, ce que j'ai fait pour ma part, en se réservant pour plus tard la lecture du premier tome. Certes, on peut être un peu dérouté, comme je l'ai été, par certains éléments du récit qui demeurent obscurs mais ne nuisent en rien à la lecture du roman. Ces zones d'ombre dans le récit apportent même un supplément de suspense et ne peuvent que donner envie de découvrir les évènements qui ont précédé l'intrigue de « L'ombre dans l'eau ».
Le personnage central n'est pas un flic ni un détective, mais une femme qui approche de la cinquantaine: Justine Dalvik, héritière d'un industriel spécialisé dans la confiserie. Cette femme apparemment paisible qui coule des jours tranquilles dans sa maison au bord du lac Mälar partage sa vie avec son compagnon Hans-Peter, gardien de nuit dans un hôtel de Stockholm ainsi qu'avec un grand oiseau noir qu'elle a recueilli (on ne sait pas ce qu'est cet oiseau, corbeau, corneille ou autre?) et qu'elle laisse évoluer en toute liberté dans son foyer. Malgré cette légère touche d'excentricité, tout pourrait aller pour le mieux pour Justine Dalvik qui file le parfait amour avec Hans-Peter. Mais sa tranquillité semble menacée. La nuit, des ombres rôdent autour de sa maison et elle a de plus en plus le sentiment d'être épiée. Serait-ce dû aux évènements qui ont marqué son passé ? Il apparaît en effet, au fil du récit, que beaucoup trop de personnes ayant fréquenté Justine aient disparu dans des conditions mystérieuses ou soient décédées de mort violentes. Ce fut tout d'abord son ancien compagnon, Nathan, disparu dans la jungle en Malaisie alors qu'il dirigeait un circuit touristique auquel participait Justine. Puis ce fut le tour de Martina – la séduisante photographe du groupe, chargée de prendre des clichés pour la promotion des voyages organisés dirigés par Nathan – retrouvée poignardée dans la chambre d'hôtel qu'elle partageait avec Justine.
Puis, après son retour en Suède, ce fut la disparition, toujours inexpliquée, de Berit, une ancienne camarade de classe de Justine qui n'a plus jamais donné signe de vie depuis le jour où elle lui a rendu visite. Tout cela fait beaucoup de morts autour de Justine dont on apprend qu'elle a fait disparaître auparavant le cadavre d'une femme dans les eaux du lac. Était-ce Berit ? Justine l'a t-elle tuée ou a t-elle simplement fait disparaître un corps afin de ne pas se trouver mêlée de nouveau à une histoire de meurtre ? Tout cela fait de Justine un personnage assez atypique, dont on ne sait si l'on doit la plaindre – est-elle victime d'une série de coïncidences malheureuses ? - ou si l'on doit considérer qu'elle est à l'origine de tous ces meurtres inexpliqués. Il en est de même pour la plupart des autres personnages rencontrés au fil du récit, dont beaucoup sont, de près ou de loin, des proches des personnes disparues. Sont-ils convaincus de la culpabilité de Justine ?Veulent-ils lui faire payer ses crimes ou simplement apprendre la vérité ?
L'intrigue alterne – à la manière d'un puzzle – entre tous ces personnages, liés de près ou de loin à l'histoire de Justine et dévoile peu à peu leurs motivations. Le récit saute continuellement d'un personnage à un autre, dévoilant progressivement des éléments qui font progresser l'histoire. Mais, on s'apercevra, une fois le roman achevé que l'on n'en sait pas beaucoup plus, ce qui augure bien évidemment d'un troisième opus, voire de plusieurs autres. Le lecteur, intrigué comme je l'ai été, tentera d'en savoir un peu plus en se procurant le premier tome afin de découvrir d'autres indices et d'en apprendre un peu plus sur le passé de ce personnage – dont on ne sait s'il attire la sympathie ou la méfiance – qu'est Justine Dalvik.






dimanche 6 mars 2011

Second printemps

"Quartier lointain" Jirô Taniguchi. Manga. Casterman, 2002.
   Traduction de Kaoru Sekizumi & Frédéric Boilet.
   Adaptation graphique de Frédéric Boilet.


Qui n'a pas rêvé un jour de revenir dans le passé afin de changer le cours des évènements : éviter une erreur de jeunesse, prendre la bonne décision, empêcher que ne survienne un malheur ? « Ah...Si j'avais su... » se dit-on tout en sachant qu'il est impossible de revenir en arrière et que la somme de nos actes passés conditionnent irrémédiablent notre présent et notre avenir.
Ce rêve impossible va pourtant devenir réalité et bouleverser la vie jusqu'ici bien tranquille d'un quadragénaire japonais : Hiroshi Nakahara.
Au retour d'un déplacement professionnel à Kyôto, au lendemain d'une réunion qui s'est conclue par une soirée fortement arrosée, Hiroshi Nakahara se trompe de train. Au lieu de prendre celui qui se dirige vers son domicile à Tokyo, le voici parti en direction de Kurayoshi, la ville où il a passé son enfance. Mettant cette erreur sur le compte de sa gueule-de-bois, Hiroshi Nakahara se résigne à ce contretemps. Il sera bien temps, une fois arrivé à Kurayoshi, de reprendre un train pour Tokyo.
Une fois arrivé en gare de Kurayoshi, Hiroshi constate que le prochain train ne partira que deux heures plus tard. Deux heures d'attente. Deux heures à tuer. Que faire? Lui vient alors l'idée d'aller se promener dans cette ville qui l'a vu grandir. Immanquablement, le voici parti sur les lieux de son enfance. Il retrouve son ancien quartier et la maison de ses parents. Tout a tellement changé.
Puis ses pas le portent vers le temple Guzen, là où repose sa mère, morte vingt-trois ans plus tôt.
C'est en se recueillant devant la sépulture qu'il est pris d'un étourdissement – un malaise peut-être dû aux excès de boisson de la soirée précédente – et perd connaissance.
Quand il reprend ses esprits, c'est pour constater que beaucoup de choses ont changé, le cimetière dans lequel il se trouve n'est plus tout à fait pareil, et même l'air semble avoir une odeur différente.
Mais c'est une autre surprise – et celle-ci est de taille – qui l'attend. Quand il pose un regard sur ses mains, il s'aperçoit que ce ne sont plus des mains d'homme mais des mains d'enfant. Quant à ses vêtements, ce n'est plus le costume-cravate qu'il portait en arrivant mais un costume d'écolier.

Quand, sorti du cimetière, il se retrouve en ville, il constate que celle-ci aussi a changé d'apparence : les boutiques, les gens, les automobiles semblent être retournés à l'état où ils étaient dans son enfance pendant les années 1960. Surprenant son reflet dans la glace d'une vitrine, Hiroshi retrouve son visage, qui n'est plus celui d'un quadragénaire, mais bel et bien celui qu'il avait lors de son adolescence. Que s'est-il passé ? Est-ce un mauvais rêve ou faut-il croire à l'impensable : Hiroshi serait-il revenu dans son passé ?
Si c'est un rêve, celui-ci est cependant d'une véracité troublante. De retour à la maison familiale, il retrouve ses parents, sa petite sœur et sa grand'mère qui l'accueillent comme s'il s'était absenté depuis quelques heures. Même s'il ne comprend pas comment il est arrivé là, Hiroshi est bien obligé d'admettre l'incroyable : le voici revenu à l'époque de son enfance, en 1963.

S'il est redevenu l'enfant qu'il était 35 ans plus tôt, Hiroshi n'en a pas moins gardé son expérience d'homme mûr et s'aperçoit que nombre de ses souvenirs appartiennent encore au futur. Le voici donc dans la peau d'un enfant de quatorze ans doté du singulier pouvoir de connaître l'avenir.
Alors va se poser pour Hiroshi une question essentielle: s'il connaît l'avenir, peut-il en dévier le sens à son avantage et ainsi changer le cours des évènements futurs ? Peut-il, par ses actions, modifier le cours de son existence et de celle des siens ? Il va ainsi tenter l'expérience en essayant de comprendre les raisons qui ont poussé son père à disparaître un soir, abandonnant sa famille pour quelque raison restée inexpliquée. Sachant que sa mère ne se remettra jamais de cette disparition, Hiroshi va tout tenter pour empêcher l'inéluctable départ de son père et essayer de comprendre pourquoi ce père de famille apparemment sans histoires va décider un jour de disparaître.

Avec « Quartier lointain » Jirô Taniguchi, l'un des plus célèbres auteurs de mangas connus en Occident, nous offre une histoire sensible et nostalgique, un récit poétique tout en finesse qui se lit comme un roman et dont le propos ne peut que toucher profondément le lecteur qui, une fois le livre refermé, se demandera lui aussi ce qu'il ferait s'il lui était donné d'avoir une seconde chance, celle de retourner dans le passé pour tenter de modifier le cours des choses afin d'éviter un événement douloureux ou de saisir une occasion manquée.

C'est peut-être l'universalité de son propos qui fait de « Quartier lointain » un petit chef-d-œuvre de narration qui à aucun moment ne sombre dans la puérilité, le sensationnalisme ou le fantastique bas de gamme. Tous les thèmes abordés au cours de ce long récit qui s'étire sur plus de 400 pages, sont amenés avec finesse et retenue, tout ceci sans aucun faux pas, sans aucune faute de goût et avec beaucoup de pudeur. C'est aussi le cas dans la très belle adaptation cinématographique qu'en a tirée Sam Garbarski en 2010, qui a transposé l'action en France tout en respectant scrupuleusement l'esprit du récit afin d'en conserver toute l'émotion. La bande-annonce est à voir ici.